Kosovo-Metochie: REGIONALISATION, REGROUPEMENT ETHNIQUE OU PARTAGE ?

Faits et idées reçues

On parle aujourd'hui du Kosovo comme d'un territoire politique et ethnique uniforme où la est population très majoritairement - à 90% - albanaise. On dit communément qu'en 1989 ce territoire s'est vu suspendre sa large autonomie, ce à quoi sa population albanaise a répondu par la proclamation d'une "République du Kosovo" albanaise, aujourd'hui "opprimée", "occupée" et "attaquée" par la Serbie. Le Kosovo juridiquement n'est qu'une province autonome au sein de la Serbie. Ce territoire entré à partir de 1912 dans la composition de la Serbie ou du Monténégro, puis après 1918 dans la composition de régions serbes ou d'autres unités administratives de la partie serbe du royaume de Yougoslavie, est devenu pour la première fois en 1946 une région autonome de la Serbie. Cette région autonome du Kosovo-Métochie a été élevée au rang de province autonome faisant partie de la république de Serbie par la Constitution de 1963. Par des amendements à la Constitution en 1968 et 1971, lors d'une nouvelle vague de fédéralisation, la province a obtenu une autonomie considérablement plus large, mais toujours au sein de la Serbie, la seule des six républiques de la fédération yougoslave à avoir des provinces autonomes. La Constitution de 1974 a donné au Kosovo, ab apsurdum, un droit de contrôle et de veto sur le restant de la Serbie. Puis le statut du Kosovo a été modifié le 28 mars 1989 : les compétences dont jouissait la province autonome selon les stipulations de la Constitution de 1974 ont été ramenées à celles que prescrivait la Constitution de 1963. Les changements intervenus en 1974 et 1989 sont de même nature : les deux ont été décidés, selon des méthodes communistes, en respectant la Constitutiion en vigueur. En 1974, à l'époque du pouvoir absolu des communistes, les Serbes et la Serbie n'ont pas été consultés; en 1989, sous le pouvoir communiste, la majorité albanaise n'a pas été consultée mais les Serbes ont soutenu le changement constitutionnel car ils faisaient l'objet de persécutions de la part de la nomenklatura albanaise. L'absence de démocratie, l'accent mis sur les droits collectifs et non individuels, l'exclusivisme ethnique, l'approche autoritaire et l'incapacité de faire des compromis, caractérisent le conflit au Kosovo-Métochie.

L'autonomie du Kosovo (à qui on a rendu une partie de son nom, éliminée arbitrairement en 1968, et qui est redevenu le Kosovo-Métochie) a été limitée plus pour une raison d'Etat qu'une question politique : la révolte des Albanais de souche qui commença en mars 1981 avec l'incendie du siège du patriarcat serbe à Pec visait à détacher le Kosovo de la Serbie, à en faire une septième république au sein de la fédération yougoslave et à obtenir ainsi, par une révision de la Constitution communiste, le droit à l'autodétermination et à la sécession.

Le Kosovo-Métochie (d'une superficie de 10.877 km², soit 12,3% de la République de Serbie) se compose de deux territoires clairement distincts par leur histoire. Le Kosovo couvre la grande cuvette s'étendant entre Kosovska Mitrovica et Pristina d'est en ouest, et allant de Urosevac à Kacanik du nord au sud, ainsi que les districts voisins. Le Kosovo au sens strict s'étend entre Vucitrn et Urosevac (sur une longueur de 50 km et une largeur de 18 km) tandis que le district de la rivière Lab avec Podujevo comme centre est dit le "petit Kosovo". Drenica marque l'extrémité ouest de la région. Le Kosovo comprend également des districts qui ont gardé leur appellation historique ou géographique : Novobrska Kriva Reka, Irmornik et Gornja Morava. En 1959 la commune de Leposavic a été ajoutée au Kosovo bien qu'elle n'en fasse pas partie géopolitiquement.

La Métochie couvre les districts à l'ouest du plateau de Drenica où a commencé le conflit armé en mars 1998. Ces districts comprennent les villes de Klina, Pec, Decani, Orahovac, Suva Reka et Djakovica. La Métochie est la plus grande cuvette s'étendant en Serbie (selon une ligne Istok-Prizren, sur une longueur de 68 kilomètres et une largeur d'environ 60 kilomètres). Prizren et ses environs (Gora, Opolje, Sredska zupa) n'ont été considérés comme faisant géographiquement partie de la Métochie qu'après 1945. Les media occidentaux cependant évitent l'usage du terme Métochie. Est-ce une concession aux Albanais de souche ? Ce nom vient de ce que la plupart des villages y étaient metoh, c'est-à-dire possession des riches monastères serbes aussi bien au Moyen Age que sous l'empire ottoman. La Métochie, rappelons-le, est entrée en 1912 dans la composition du royaume du Monténégro.

Le pourcentage d'Albanais de souche au Kosovo-Métochie depuis 1945 a augmenté de 164% (de 463.742 personnes selon le recensement de 1948 à 1.226.736 selon celui de 1981). Le nombre de Serbes, en dépit d'une natalité élevée, mais du fait d'un fort pourcentage d'émigration après 1968, est resté pratiquement inchangé, mais leur pourcentage (Serbes et Monténégrins étant comptabilisés ensemble) dans la population de la province a radicalement baissé (de 27,5% selon le recensement de 1948 à 11% selon celui de 1981).

Cependant il n'est pas exact que les Albanais de souche constituent près de 90% ou plus de la population du Kosovo-Métochie, contrairement à ce qui est affirmé couramment. Selon les estimations démographiques - car ils ont boycotté le recensement de 1991 - leur nombre était alors de 1.596.072 sur un nombre total d'habitants de 1.956.196 (soit 81,6%). Les Serbes selon des données précises constituent 11,0% (214.555 habitants) de la province tandis que les autres groupes ethniques (Slaves musulmans - "Goranci", Turcs de souche, Tsiganes dont certains se déclarent comme "Egyptiens") constituent ensemble encore 8% de la population ce qui rend la structure ethnique de la province considérablement plus complexe. Si l'on tient compte des quelques centaines de milliers d'Albanais qui ont émigré, pour diverses raisons - politiques, économiques et autres - dans différents pays européens et sur le continent américain, le nombre total d'Albanais est en réalité plus faible que celui utilisé dans les projections démographiques. (1)

Les Serbes constituent la population majoritaire dans un petit nombre de communes car à l'époque du communisme les plus petites communes (qui existaient depuis 1912) ont été fusionnées afin d'y assurer une majorité albanaise. Selon le découpage actuel, les Serbes constituent une majorité absolue ou relative dans les communes au nord du Kosovo (Leposavic, Zvecan, Zubin Potok) jusqu'à Kosovska Mitrovica puis dans une partie de la commune d'Istok. Ils constituent une partie importante de la population dans la commune de Kosovska Kamenica et une partie de la commune de Gnjilane.

En Métochie, les Serbes sont majoritaires à Sirinicka zupa, la commune de Strpce et dans une petite partie de la commune de Prizren. Les "Goranci", musulmans de langue serbe, proches ethniquement et politiquement des Serbes, constituent une majorité absolue dans la commune de Dragas. Un nombre important de Serbes vit à Pristina (environ 40 mille sur 220 mille habitants), et ils constituent le tiers ou le quart de la population dans les grandes villes : Kosovska Mitrovica, Prizren, Pec, mais aussi dans une partie du bassin minier de Trepca. Les minorités turque et tsigane sont dispersées dans tout le Kosovo; les Turcs de souche vivent plutôt en Métochie, essentiellement à Prizren et ses environs. Ailleurs il y a une claire majorité albanaise ou les Albanais constituent 80 à 90% de la population comme dans les communes de Srbica (chef-lieu de Drenica), Klina, Glogovac, Malisevo, Djakovica, Orahovac, Suva Reka, Zjum, Urosevac et Podujevo.

 

Projections démographiques et implications politiques

Le nationalisme des Albanais de souche au Kosovo-Métochie relève d'un nationalisme de diaspora où la natalité élevée est un moyen de réaliser des ambitions politiques insatisfaites. Si la proportion entre le nombre de Serbes et celui d'Albanais de souche était relativement stable entre 1931 et 1961 (23-27% de Serbes et 63-67% d'Albanais de souche), un grand bouleversement s'est produit après le recensement de 1961, notamment après 1968 quand le pouvoir dans la province a été transféré à la nomenklatura des communistes albanais. La croissance de la population albanaise est la plus importante d'Europe (un taux de natalité de 3,3 en 1985) avec une famille moyenne de 6,9 membres. Si l'on sait que la croissance économique reste loin derrière celle de la population, cela, rien qu'en tant que tel, laisse place à une série de problèmes sociaux et politiques difficilement surmontables.

Prenons une analyse de l'augmentation de la population en 1990 qui témoigne de l'évolution démographique. Cette année-là, la croissance naturelle en Serbie s'est élevée à 51.913 personnes dont 2.055 Serbes (y compris les Monténégrins) (soit 4,0%) et 43.025 (84,4%) Albanais de souche. La croissance naturelle globale au Kosovo-Métochie s'est élevée à 46.061 personnes dont 2.154 Serbes (Monténégrins compris) (4,6%), 42.025 (89,5%) Albanais de souche et 2.782 (5,9%) personnes appartenant à un autre groupe. Si l'on considère la croissance naturelle globale des Serbes, ceux du Kosovo avaient en 1990 une croissance 2,4 fois plus élevée que ceux de Serbie centrale. En dépit de leur petit nombre ils sont considérés comme les seuls facteurs de renouvellement naturel de la population en Serbie. (2) Selon une autre analyse, les Serbes du Kosovo-Métochie assurent depuis 1992 l'intégralité de la croissance naturelle des Serbes en Serbie.

En Albanie même, on considère que le taux de natalité a baissé de près de 50% depuis la chute du régime communiste et l'ouverture sur le monde. Pour le Kosovo-Métochie, cependant, il n'y a pas de données fiables indiquant une poursuite de la croissance, son maintien ou une éventuelle stagnation de la natalité. Si la croissance de la population albanaise en Serbie (dont elle représente 16% de la population totale) reste au niveau de la décennie précédente, les démographes estiment que dans moins d'un demi-siècle (en 2061 selon les calculs) les Albanais de souche, vu la faible natalité des Serbes (la plupart des communes en Serbie ont une croissance naturelle négative) constitueront la moitié du nombre total des habitants dans les frontières de la République de Serbie, membre avec le Monténégro de la fédération de Yougoslavie. Cela est perçu du côté serbe comme une tendance qui menace de modifier radicalement la carte démographique et ethnique de la Serbie toute entière.

Ces projections démographiques ont engendré des manières particulières d'aborder le problème, le plaçant dans un contexte différent évitant les idées reçues. Le Kosovo-Métochie est - ce sur quoi s'accordent non seulement les acteurs politiques, les partis au pouvoir ou dans l'opposition, mais également les institutions nationales et l'opinion publique - un espace important dans l'Etat serbe à plus d'un titre : historiquement car c'est le foyer traditionnel de la culture serbe; économiquement car avec ses ressources minières c'est la partie la plus riche de la Serbie, indispensable à son économie; géopolitiquement car il lui donne un poids correspondant à son potentiel dans un environnement politique défavorable. Pour Slobodan Milosevic, le Kosovo-Métochie a été un instrument de conquête du pouvoir et aujourd'hui, en dépit de la promesse de le défendre, il représente une part importante dans son marchandage politique pour se maintenir au pouvoir, marchandage qui envisage peut-être le partage du territoire. Pour une énorme majorité de Serbes, le Kosovo-Métochie est important en tant que foyer de la culture serbe : c'est l'espace où se trouvent le plus grand nombre de monuments serbes datant du Moyen Age, près de 1800 églises, monastères, ermitages, villes, forteresses, y compris des monastères d'une importance inestimable pour la culture, l'histoire et la tradition serbe. (3) Le Kosovo-Métochie est la "Jérusalem serbe", l'analogie avec le cas israélien, aussi bien dans l'histoire passée que contemporaine, n'est pas sans fondement en dépit de différences certaines.

Sur le plan économique, le Kosovo-Métochie est essentiel du fait de ses énormes réserves de charbon, de zinc, de plomb et de divers minéraux. Les mines de plomb et de zinc à Trepca sont l'un des plus grands complexes au monde, tandis qu'à proximité se trouvent d'énormes réserves de magnésite, chrome, nickel, asbeste et autres métaux et minéraux; l'importance des couches de charbon (du lignite) font du bassin du Kosovo un complexe plein d'avenir en Europe du Sud-Est. Dans quelques dizaines d'années, la valeur de l'exploitation des ressources minières devrait atteindre plusieurs dizaines de milliards de dollars. Les réserves minières, plusieurs fois les ressources exploitées, en font un espace exceptionnellement important pour le développement économique futur. D'autre part, selon les estimations des géologues, la Métochie abrite d'importants gisements de pétrole qui ne demandent plus qu'à être prospectés et exploités. Toujours en Métochie se trouvent d'importants gisements de chrome (dans les environs de Djakovica), de nickel et de cobalt (Orahovac), de baryte (près de Prizren) qui complètent la carte de l'exceptionnelle richesse minière du Kosovo-Métochie.

Sur le plan géopolitique, la Serbie sans le Kosovo-Métochie perd sa position centrale sur l'axe de communication important stratégiquement entre l'Europe Centrale et le Proche-Orient. Si les frontières étaient modifiées, non seulement la Serbie serait confrontée aux appétits grandissants de l'Albanie voisine mais elle serait privée de la plupart de ses ressources stratégiques et de ses sources d'approvisionnement en matières premières.

Les phénomènes démographiques donnent lieu à des opinions nouvelles, très minoritaires. Au vu des prévisions démographiques et de la réalité politique - le bloc politiquement homogène que constituent les Albanais de souche face aux Serbes et à la Serbie - il faut trouver de nouvelles solutions. L'une d'elles, le réaménagement territorial du Kosovo-Métochie, apparaît sporadiquement ces dernières années. Divers plans - de régionalisation, de regroupement ethnique ou de partage, amputant le Kosovo-Métochie - sont apparus périodiquement comme des solutions possibles à la crise marquée par les conflits interethniques, la contestation politique et les mouvements démographiques.

Le premier à proposer une "réduction" du territoire du Kosovo-Métochie a été le géographe Milovan Radovanovic qui, en 1993, a proposé que soient rattachées à la Serbie les communes de Leposavic, Zvecan, Zubin Potok, une partie des communes de Kosovska Mitrovica (Podujevo) et de Pristina (pas la ville même), et encore de quelques communes, Kosovska Kamenica, Gnjilane, Vitina, Gora, Opolje et Strpce. Le reste serait organisé en une province autonome disposant de vastes compétences. (4) (voir la carte n° 2)

Une étude remarquée s'appuie sur les droits ethniques et historiques pour redéfinir le statut du Kosovo-Métochie. Branislav Krstic a réalisé une analyse détaillée qui propose deux entités : la première avec une majorité dominante de population albanaise comprendrait dans sa variante la plus extrême les communes de Djakovica et Orahorac dans leur intégralité, une partie des communes de Decani, Pec et Klina, la commune de Glogovac en entier, une partie des communes de Srbica, Kosovska Mitrovica et Podujevo, une partie des communes de Pristina, Lipljan, Suva Reka, Prizren, Dragas (seulement Opolje), Urosevac, Gnjilane et Vitina, l'intégralité des communes de Zjum et Kacanik. Sur ce territoire, selon le recensement de 1981, vivaient environ 735.252 Albanais de souche et il s'y trouve des monuments relevant du patrimoine culturel serbe de première et deuxième catégorie (1 de première catégorie, 6 de seconde catégorie). Les territoires restants (des parties des communes de Pec, Decani, Klina, la commune d'Istok, une partie de la commune de Srbica, la commune de Leposavic, des parties des communes de Kosovska Mitrovica, Vucitrn, Pristina, Lipljan, la commune de Kosovska Kamenica, une partie des communes de Gnjilane, Vitina, Urosevac, Suva Reka, Prizren, la commune de Strpca et une partie de la commune de Dragas - uniquement Gora, sans Opolje), territoires où vivent 192.963 Serbes, 491.484 Albanais de souche et 98.456 personnes appartenant à d'autres groupes ethniques (selon le recensement de 1981), seraient fusionnés à la Serbie ou partiellement au Monténégro .

Sur un nombre total de 21 monuments serbes de première catégorie et de 43 de seconde catégorie, 20 de la première et 37 de la seconde resteraient au sein de la Serbie ou, par un accord entre les deux membres de la fédération, les territoires serbes de Métochie seraient rattachés au Monténégro (voir carte n° 3). Les territoires avec une population à dominante albanaise seraient des "territoires d'autonomie territoriale avec un statut particulier", statut qui serait ratifié ultérieurement. En fait, seraient abandonnés aux Albanais de souche la majeure partie de la Métochie, ainsi que des parties du Kosovo, notamment dans la région de Lab (Podujevo). Une autre variante prévoit pour la région de Lab le même statut que pour la majeure partie de la Métochie, étant donné qu'il s'agit d'un "élément constitutif de la Serbie du Sud". (6)

L'ouvrage de Krstic a été accueilli comme une analyse sérieuse et une solution à ne pas écarter. L'auteur ne se prononce pas sur le statut de la partie albanaise du Kosovo-Métochie, mais son étude suggère, en arrière-plan, un partage car la redéfinition territoriale pourrait pour la partie albanaise évoluer dans toutes les directions, de l'autonomie à un statut particulier. Les auteurs albanais, eux, rejettent unanimement toute idée de partage du Kosovo-Métochie, tentant de réfuter les arguments de Krstic en combinant droits historiques et ethniques.

Le livre de Krstic est attaqué du fait que l'espace où se trouve la concentration la plus importante de monuments serbes, soit environ 29% du territoire de la province, devrait rester à la Serbie, ce qui semble inacceptable aux Albanais de souche qui veulent l'intégralité du Kosovo-Métochie.

L'appel qu'a lancé le président de l'Académie serbe des Sciences et des Arts (SANU), le Dr Aleksandar Despic, se fonde sur les mêmes idées de base que le plan de Krstic tout en ayant une argumentation essentiellement démographique. En juin 1996, Despic a profité de la session annuelle de l'assemblée de la SANU pour reparler du partage en tant que meilleure solution à la question du Kosovo-Métochie. Despic a alors souligné :

"Nous nous trouvons à un carrefour historique d'où partent deux chemins : le premier consiste à mettre l'accent sur l'intégrité territoriale de la Serbie ce qui ne laisse pas de place à une nouvelle sécession; le deuxième à accéder à l'aspiration des Albanais de créer un Etat indépendant par sécession d'une partie du territoire de la Serbie... Connaissant une récession démographique nous sommes confrontés à une poussée démographique incontestable dont on ne doit pas supposer qu'elle sera maîtrisée dans un avenir plus ou moins proche. Quel résultat aura-t-elle ? Dans vingt ou trente ans, la Serbie deviendra un pays avec deux peuples de même importance en nombre, un pays avec deux langues qui n'ont pas la même origine... L'Allemagne a décidé d'aider cette transformation ethnique de la Serbie et de l'accélérer en renvoyant en Yougoslavie près de 120 mille réfugiés albanais... Tandis que les autres [minorités nationales] vivent une récession démographique plus ou moins semblable à celle du peuple serbe, la minorité albanaise vit une explosion démographique. Quand les Albanais seront très majoritaires au parlement du Kosovo-Métochie, qu'ils commenceront à avoir une place importante, puis dominante, dans les parlements de Serbie et de Yougoslavie, il leur sera parfaitement égal (pour nous aussi d'ailleurs) de savoir à quelle catégorie [de population] ils appartiennent. Le terme de minorité ou de peuple n'aura qu'une signification académique... si la Serbie dans l'avenir devenait une véritable démocratie et si les Albanais acceptaient un tel Etat, le fait que le Kosovo-Métochie reste dans les frontières de la Serbie aurait une valeur incontestable. Non seulement parce qu'ainsi resteraient en Serbie les sources de notre culture et de notre spiritualité, mais aussi un important potentiel en énergie et matières premières... Cependant dans la mesure où on estime que cette situation ne serait pas bonne pour le peuple serbe, que la dualité ethnique porte en elle les problèmes insurmontables à l'origine de la dissolution de l'ex-Yougoslavie... alors il faut entamer des discussions avec ceux qui veulent la sécession du Kosovo pour délimiter des territoires de façon civilisée, pacifique, afin que ne se répète pas l'expérience tragique d'un passé très récent... Je considère qu'il est aujourd'hui de notre devoir, et je ne suis pas seul à le penser dans cette académie, d'exposer à notre peuple le dilemme difficile auquel il sera confronté de façon de plus en plus aiguë, en particulier si les Albanais décidaient d'entrer massivement dans la vie politique du pays." (7)

Despic n'a pas explicité la façon dont seraient tracées les frontières entre les Serbes et les Albanais de souche au Kosovo ni selon quels critères, mais il est certain qu'il ne pensait pas à une amputation de la province tout entière mais à son partage. Le plaidoyer de Despic partait du fait que l'expansion démographique albanaise ne s'arrêterait pas car, sous différents régimes, elle s'est avérée être un moyen de s'adapter, et dans certaines situations de se protéger des barrières idéologiques et politiques. En Serbie on suit attentivement la pénétration des Albanais : quelques familles albanaises s'établissent d'abord en un lieu où elles achètent pour des sommes importantes des propriétés, puis y installent leur parentèle, chaque famille étant toujours constituée d'un nombre important de membres; ensuite elles achètent d'autres maisons et propriétés, ainsi leur nombre croît et finalement devenues une communauté importante elles emploient différentes formes de pression, allant des menaces sur les biens et le bétail jusqu'aux menaces physiques et attaques des membres d'une autre communauté ethnique qui, se sentant en insécurité, se voient contraints de vendre à bon marché leurs terres et petit à petit de quitter ce lieu.

Ce phénomène appelé "création d'une forteresse démographique", qui permet de s'emparer petit à petit d'espaces déterminés a rendu, à l'époque titiste, près d'un millier d'agglomérations au Kosovo-Métochie ethniquement pures. Un phénomène analogue a commencé dans des communes en dehors du Kosovo, dans l'intérieur de la Serbie (communes de Bujanovac et Presevo) et il tend à se propager. Excluant au final une cohabitation multiethnique, faisant peur aux Serbes, il a fortement imprégné les réflexions autour d'une certaine forme de démarcation ethnique. D'un autre côté, le fait que la conception politique du "président de la République du Kosovo", Ibrahim Rugova, pour qui le Kosovo doit avoir des frontières ethniques avec la Serbie, soit considérée comme "un projet à la Gandhi" par une partie de la communauté internationale, témoigne que la crise du Kosovo pourrait être résolue selon les voeux du leader albanais.

La proposition de Despic n'a pas rencontré d'écho favorable dans l'opinion publique : la majorité des analystes politiques et des représentants des partis interrogés ont rejeté l'idée du partage comme absolument inacceptable. Ils considèrent qu'un tel modèle constituerait un précédent laissant la place à une spirale de nouvelles revendications de sécession de la part d'autres groupes ethniques, depuis les Hongrois au nord de la Voïvodine, l'autre province autonome entrant dans la composition de la Serbie, jusqu'aux Musulmans du Sandjak (région de la Rascie). Le morcellement supplémentaire de la Serbie ne signifierait pas pour autant l'entrée de la République Srpska (l'entité serbe en Bosnie-Herzégovine) dans la composition de la Serbie. Certains analystes pensent qu'il y a derrière l'idée du partage présentée par Despic l'influent académicien Dobrica Cosic, le premier président de la République fédérale de Yougoslavie constituée en 1992 par le Monténégro et la Serbie. La carte de partage du Kosovo-Métochie parue dans l'édition italienne de "Limes" en 1993 a été également attribuée à Cosic et à ceux qui pensent comme lui. La majorité des membres de l'académie a cependant souligné qu'il s'agissait de l'opinion personnelle de Despic et non du point de vue de l'Académie.

Le ministre fédéral de l'Intérieur, Vukasin Jokanovic a accusé Despic d'avoir une réflexion "volontariste", disant que sa proposition ne convenait qu'aux Albanais dont les académiciens avaient réagi favorablement. Fehmi Agani, le porte-parole de "l'Union démocratique du Kosovo", le parti le plus puissant des Albanais du Kosovo, a répondu à Despic en critiquant "les réalités sociales et démographiques " et ajoutant que "puisque Despic s'appuie sur la démographie, son concept rejoint celui d'un Kosovo indépendant et ouvert, ce qui devrait être réalisé par une voie pacifique". L'ancien chef du parti communiste du Kosovo, Mahmut Bakalli, a estimé que la proposition de Despic ne signifiait pas une délimitation entre Serbes et Albanais au Kosovo, car ainsi "est niée la subjectivité historique et politique du Kosovo" (l'autonomie de 1974) et il a considéré comme insultante l'approche "biologique" du problème par Despic. (8)

 

La régionalisation : le compromis negocié

Dans l'élite politique serbe, cependant, avec la montée des tensions au Kosovo-Métochie, l'idée selon laquelle il faut donner quelque chose aux Albanais de souche, mais que cela ne doit être ni un statut spécial, ni un statut d'entité fédérative, et encore moins l'indépendance, a lentement émergée. Confrontés à l'éventualité de perdre le Kosovo-Métochie dans l'affrontement entre le régime corrompu, ne défendant pas en réalité l'intérêt de la nation, et les Albanais de souche qui se servent de ce conflit pour obtenir le soutien total de la communauté internationale, différents courants dans l'élite serbe montrent une certaine tendance au compromis : la seule façon de conserver le Kosovo est de trouver ensemble avec les Albanais une solution acceptable par les deux parties.

Le partage qu'ont suggéré certaines propositions n'est aucunement un modèle acceptable pour les Serbes du Kosovo, et encore moins pour les dignitaires de l'Eglise orthodoxe serbe. En 1995 est apparu au Kosovo-Métochie " le Mouvement serbe de résistance", constitué de représentants des Serbes de toutes les communes de ce territoire. D'un côté, il refuse la manipulation que fait Milosevic de la question du Kosovo et, d'un autre, il condamne l'extrémisme et le séparatisme de la minorité albanaise. Pour lui, la solution est avant tout dans le renforcement du pouvoir de l'Etat à travers l'affirmation des valeurs nationales et la démocratisation de la Serbie, conditions préalables indispensables pour résoudre les conflits ethniques croissants en excluant le démembrement des territoires serbes. Le "mouvement serbe de résistance" sublime les peurs des Serbes du Kosovo-Métochie qui craignent d'être mis face à un accord entre Milosevic et la communauté internationale comme l'ont été les Serbes de Bosnie à Dayton, accord qui se ferait au détriment des Serbes et sans qu'ils aient la possibilité d'influer sur ses conditions. Après une phase initiale, marquée par une rhétorique nationale forte, les Serbes du Kosovo, sous l'influence de l'évêque de Rascie-Prizren, Artème, ont admis que la démocratie, le dialogue et les compromis politiques sont les seuls moyens de résoudre les questions litigieuses avec les Albanais de souche. L'héritier du trône serbe, le prince Alexandre Karadjordjevic, à Londres, a rapidement soutenu ce courant qui préfère le dialogue et le compromis politique.

Le projet de régionalisation de la Serbie tout entière selon des critères économiques et pas exclusivement ethniques est apparu en réponse au vide existant dans la résolution de la crise du Kosovo. A la demande du vladicat Artème et du "Mouvement serbe de résistance", un groupe d'experts (Le professeur Miodrag Jovicic, Zoran Lutovac, le Docteur Caslav Ocic, le professeur Kosta Cavoski, le docteur Dragoljub Popovic, le docteur Dusan T. Batakovic) a conçu un plan qui rejette un Etat centralisé et utilise les expériences européennes positives en matière de régionalisation. Ce plan divise le Kosovo-Métochie en deux régions - la Serbie en comprendrait 12 autres - avec chacune de 500 mille à 1 million d'habitants. Les régions constitueraient un échelon intermédiaire selon les solutions italienne et espagnole. Elles n'auraient pas d'éléments de souveraineté, propres aux entités fédératives, mais disposeraient des éléments standard en matière d'autonomie régionale. La chambre basse de l'assemblée régionale serait élue au suffrage universel, et la chambre haute serait composée par moitié de Serbes et par moitié d'Albanais. Le veto de la minorité éviterait la majorisation que permettait la Constitution de 1974. L'adoption par l'assemblée constituante d'une Constitution instaurant la régionalisation permettrait d'empêcher qu'une question concernant une minorité ne devienne une question territoriale. Le groupe d'experts pour le Kosovo est parti du principe suivant : "il faut changer le régime et non les frontières". Ce projet a été accepté par les représentants des Serbes de toutes les communes du Kosovo-Métochie le 21 décembre 1997 lors du congrès de l'Eglise et du peuple qui s'est tenu à Gracanica. (9)

Ce projet de régionalisation de l'ensemble de la Serbie, avec des assemblées bicamérales pour éviter qu'une ethnie ne soit majoritaire, a partiellement perdu de son attrait avec l'aggravation du conflit bien que les plus grands partis d'opposition en Serbie l'aient acceptée. Cette offre initiale faite par les Serbes aux Albanais de souche est devenue moins acceptable pour les leaders des Albanais du Kosovo dont les représentants refusent tout modèle d'intégration plus forte dans la Serbie depuis que "l'armée de libération du Kosovo" a exprimé son but de guerre, à savoir la réunion de tous les Albanais dans un Etat ethnique. Avant que n'éclate le conflit armé, un plan de régionalisation avait été accepté par acclamation lors des congrès réunissant l'Eglise et la population serbe du Kosovo-Métochie. (10) Ce projet cependant reste actuel dans la mesure où il signale que doivent être défendus, avec des instruments particuliers, les intérêts non pas seulement des Serbes au Kosovo-Métochie mais aussi des groupes minoritaires prêts à rester unis et liés aux Serbes pour faire contrepoids à la majorité albanaise. Il s'agit essentiellement des Turcs de souche et des musulmans de langue serbe (les Goranci).

 

Le partage par des moyens militaires?

Les réflexions sur le partage des territoires ont connu un regain après le début de l'insurrection armée au Kosovo-Métochie, au printemps 1998, lancée par "l'Armée de libération du Kosovo"(UCK). Les experts ont remarqué que les Albanais de souche avaient choisi pour leurs premières actions terroristes justement le territoire de la Métochie où le nombre de Serbes est moindre qu'ailleurs, atteignant ainsi deux objectifs : les Serbes ont fui les conflits durs entre la police et les groupes terroristes de l'UCK et cherché refuge à l'intérieur de la Serbie (près de 20 mille réfugiés au 1er septembre 1998), tandis que les Albanais de Métochie ont généralement cherché refuge au Kosovo dans des régions où la densité de population serbe est la plus forte (près de 170 mille réfugiés au 1er septembre 1998, selon le "International Crisis Group"). Ces mouvements de population ont accru le nombre d'Albanais de souche sur des espaces où les Serbes constituaient traditionnellement la majorité de la population et où il n'y avait pas précédemment d'implantation albanaise.

Certains représentants des Albanais de souche soulignaient que tout partage du Kosovo signifierait la guerre mais, après le début du conflit, se sont aussi fait entendre dans leurs rangs des voix disant que le partage du Kosovo-Métochie est inévitable à cause de ce règlement de comptes armé. Pour les Albanais, l'attitude des Serbes à ne permettre à aucun prix que les espaces où la densité de monastères serbes est la plus importante et les richesses minières grandes soient hors des frontières de la Serbie est compréhensible. Compte tenu de la détermination des Serbes à ne pas accepter une solution qui les mettrait sous domination albanaise, leur seul espoir de réaliser totalement un Kosovo ethnique, albanais, est Slobodan Milosevic, un politicien connu pour être prêt à toutes les concessions pour rester au pouvoir.

Du côté serbe, depuis le début du conflit, au contraire de la tentative albanaise de nettoyage ethnique des espaces mixtes, se manifeste le désir de créer un territoire s'appuyant territorialement sur la Serbie et le Monténégro où, au cas où le conflit s'envenimerait encore, serait créée une région qui resterait au sein de l'Etat serbe. Ceux qui connaissent les conditions sur le terrain ont bien compris qu'il existe une sorte d'accord tacite, à la fois du côté albanais et serbe, pour que la ligne de partage (non pas entre des Etats mais entre des entités) parte de Djakovica à l'ouest pour aller jusqu'à Pristina à l'est, ainsi, outre le patriarcat de Pec et le monastère de Decani, resteraient dans l'entité serbe le Champ des merles (Kosovo polje), le monastère de Gracanica ainsi que les richesses minières de Trepca avec Kosovska Mitrovica, des communes à majorité serbe (Leposavic, Zvecan, Zubin Potok). D'un autre côté, les opérations menées par l'UCK dans les environs de Kosovska Mitrovica et la mine de charbon de Belacevac ont montré que la partie albanaise a l'intention d'instaurer elle-même une ligne de front et éventuellement de tracer la ligne de partage.

Un dénouement allant dans le sens d'un partage qui ne serait pas interétatique mais interne est esquissé par certains experts grecs, forts de leur expérience avec Chypre. Tout d'abord Thanos Veremis, président de l'Institut grec de politique étrangère d'Athènes (ELIAMEP), a exprimé l'idée que la carte des opérations militaires au Kosovo-Métochie montre l'intention de faire une sorte de partage qui déplacerait la population serbe, dans un échange avec la population albanaise, du sud vers le nord de la province, et permettrait à la Serbie de conserver durablement les territoires importants pour elle sur le plan culturel ou économique. Veremis a jugé que le partage du territoire est implicite même dans la façon dont la partie albanaise mène sa guerre d'indépendance. (11) Il a également souligné qu'un partage du territoire menacerait la Macédoine slave (FYROM) où les Albanais de souche, majoritaires dans la partie occidentale, seraient tentés d'essayer d'imposer un partage par des moyens militaires, buts inacceptables pour la communauté internationale.

 

Le regroupement ethnique

Evangelos Kofos, expert des Balkans, dans un article écrit avec Veremis, a proposé comme solution possible un modèle de regroupement ethnique. Un partage interne entre Serbes et Albanais au Kosovo-Métochie apparaît comme une éventualité qui satisferait dans une certaine mesure les aspirations des deux parties et mettrait fin au conflit. La question du statut du Kosovo serait reportée à la génération suivante une fois les passions politiques apaisées et l'évolution en matière de culture politique et d'institutions démocratiques permettant à la population de décider de façon réfléchie et responsable. Selon la proposition de Kofos, le Kosovo serait divisé dans une première phase en cantons albanais et cantons serbes. Les Serbes auraient près de 30% du territoire et ils auraient le pouvoir sur les espaces à forte valeur symbolique, tandis que sur 70% du territoire seraient formés des cantons pour les Albanais, sous leur autorité. Cette solution sous-entendant des déplacements de population, volontaires, créerait les conditions nécessaires à la phase suivante. Dans cette deuxième phase, le Kosovo serait organisé comme une région autonome au sein de la République de Serbie, avec trois niveaux d'administration : cantonale, régionale et républicaine, où resteraient de la compétence de l'Etat la politique étrangère et la défense. Dans une troisième phase, il serait donné à la région autonome un délai de 10 ans pour décider de son adhésion à la fédération yougoslave en tant que république jouissant de tous les droits, sauf celui de faire sécession. Dans une quatrième phase, durant les 15 années suivantes, les cantons serbes et albanais décideraient par plébiscite si le Kosovo doit devenir une république indépendante, les cantons ayant le droit de se rattacher à la Yougoslavie ou à un autre Etat. Un tel accord, cela va de soi, serait garanti par la communauté internationale. Ainsi ce serait la génération suivante qui déciderait du destin du Kosovo-Métochie, génération qui aurait une expérience de rapprochement et d'intégration au sein des structures européennes, et éventuellement dans l'OTAN. (12)

Chez les Serbes du Kosovo-Métochie existent des projets de solution qui, du fait des réalités nouvelles, coïncident sur de nombreux points avec la proposition de Kofos et Veremis. Cependant, une variante dans laquelle une partie du Kosovo serait perdue à jamais est difficilement envisageable pour eux. Les Serbes de convictions démocratiques insistent sur une solution au sein de la Serbie, et le modèle de cantonisation est présenté comme une solution qui préserve le caractère multiethnique de la province, sa composition multiculturelle, mais les régions à majorité serbe auraient des compétences réduites. En ce sens, on réfléchit à la création d'une république serbe du Kosovo composée de régions ou cantons à majorité serbe qui ne dépendraient pas territorialement de la Serbie mais pourraient avoir des liens étroits avec elle, tandis que la partie sous autonomie albanaise aurait un statut d'autonomie plus large au sein de la Serbie. Ce modèle est proche de l'autonomie à différents degrés pratiquée en Espagne. Aux cantons à majorité serbe (ne correspondant pas aux délimitations actuelles des communes) seraient ajoutés les monastères serbes avec leurs terres afin d'éviter que là où les Serbes constituent une majorité ils ne soient sous autorité albanaise. Les Serbes auraient également sous le contrôle de leur police et de leurs organes judiciaires autonomes près de 30% du territoire de la province (les communes de Leposavic, Zubin Potok, Zvecan, une partie de la commune d'Istok, Strpce avec Gora, Kosovo polje, l'espace Kosovska Kamenica - Gnjilane).

Une direction mixte, serbo-albanaise serait établie dans les plus grandes villes (Kosovska Mitrovica, Pec, Pristina, Prizren) afin d'empêcher l'homogénéisation ethnique dans les grandes zones urbaines. Les cantons urbains serbes et albanais auraient une assemblée bicamérale, une chambre haute constituée par moitié de Serbes et par moitié d'Albanais, les deux communautés disposant d'un droit de veto, tandis que dans les zones rurales les assemblées seraient monocamérales. La préservation du caractère multiethnique des villes serait soutenue par des crédits particuliers destinés à favoriser le renouveau économique, notamment de l'économie privée, et financer l'éducation pour une société démocratique, multiculturelle. Le Kosovo-Métochie resterait sous la juridiction de la Serbie, une police multiethnique serait formée et tout en faisant partie de la police d'Etat afin d'éviter que "l'Armée de libération du Kosovo" ne s'empare de la police et ne crée ainsi les bases à une force armée albanaise susceptible de mener une autre guerre de sécession contre la Serbie et la Yougoslavie. Les niveaux décisionnels dans ce cas seraient au nombre de quatre : cantonaux, provinciaux, républicains et fédéraux, la structure à échelons rendrait impossible la sécession et protégerait les droits de l'homme et du citoyen pour tous les groupes ethniques. Une séparation ethnique totale serait ainsi évitée : la Serbie transférerait une partie de ses compétences aux cantons albanais (l'éducation, la culture, la santé, la protection sociale, les communications, les moyens de transport et les routes, l'industrie, la protection des monuments culturels, les tribunaux locaux), l'Etat se verrait attribué les cours d'appel, les affaires étrangères, les douanes, la police et l'armée, de plus les Albanais de souche auraient la possibilité de faire un service militaire civil. Les cantons serbes pourraient abandonner une partie de leurs compétences aux autorités centrales de Belgrade. Le garant d'un tel accord de power-sharing, d'un tel partage du pouvoir que les communautés ethniques s'accorderaient mutuellement, serait de nouveau la communauté internationale.

 

Perspectives : le partage du pouvoir (power-sharing) au lieu de l'exclusivisme ethnique et des nouvelles fragmentations

Dans les Balkans, tous sont conscients que, pour au moins encore quelques décennies, les hommes ne se vivront pas comme des citoyens mais comme des Serbes, des Croates, des Albanais ou des Musulmans, qui voient dans la défense des droits collectifs et non individuels une façon de réaliser leurs aspirations, perception qui sous-entend la discrimination ethnique. Tout encouragement dans ce sens conduirait dans un futur très proche à de nouveaux conflits interethniques. Dans les choix qui vont d'un pur partage des territoires jusqu'à une forme de plus ou moins grand regroupement ethnique, le meilleur est celui permettant au Kosovo-Métochie de conserver sa composition multiethnique et le partage du pouvoir, un instrument contre toute forme d'exclusivisme ethnique. Dans le cas du Kosovo-Métochie, toute décision allant dans le sens contraire, consistant à imposer une solution du problème ethnique des Albanais sans tenir compte des revendications des Serbes locaux aurait pour conséquence la retraite rapide et définitive de ces Serbes à l'intérieur de la Serbie ce qui, à court terme, ferait du Kosovo-Métochie un territoire pratiquement ethniquement pur avec en perspective l'assimilation plus ou moins forcée des groupes minoritaires restants. Un tel précédent menacerait la stabilité dans la région et deviendrait un modèle attrayant pour d'autres minorités en Europe du Sud-Est qui ont des appétits croissants conduisant à de nouvelles fragmentations qui menaceraient la stabilité et, dans le cas de la Macédoine (FYROM), mettraient en question l'existence d'un fragile Etat multiethnique.

Quant au Kosovo-Métochie, le détacher de la Serbie créerait un déséquilibre sérieux dans la région qui, sans aucun doute, déborderait sur les pays voisins, et ouvrirait en Serbie même des processus de fragmentation ultérieurs (en Voïvodine, au Sandjak). Cela renforcerait les forces du nationalisme radical qui chercheraient dans la reconquête des territoires perdus la façon de s'emparer du pouvoir et de s'y maintenir, soufflant ainsi sur la spirale de la violence. Si n'a pas lieu une démocratisation, nécessité impérieuse dans l'ensemble de la région, sera pris un tournant extrêmement négatif qui menacera inévitablement la fragile stabilité du processus de paix en Bosnie-Herzégovine, notamment dans l'entité serbe (la Republika srpska).

La communauté internationale doit être consciente que le problème du Kosovo est l'affaire d'au moins quelques siècles, qu'il ne peut être résolu par des décisions ad hoc, qu'il faut chercher une voie de stabilisation à long terme. Le chaos dans l'Albanie voisine et la fragilité de la cohabitation interethnique dans la Macédoine slave ne sont que des raisons supplémentaires confirmant la nécessité de prendre des mesures applicables par phases. La période d'interim qu'envisage en ce moment la communauté internationale devrait comprendre tous les mécanismes pour prévenir les conflits ultérieurs et garantir la paix, le pluralisme, la démocratie et la cohabitation interethnique dans les espaces embrasés du sud des Balkans. Je finirai sur une mise en garde : tout accord conclu uniquement avec Milosevic, sans l'accord démocratique plus large des Serbes, s'avérera rapidement instable et de courte durée. Il faut également que les Albanais de souche le sachent, en espérant que les négociateurs de la communauté internationale en soient conscients.

 

Notes

(1) Projection du Centre d'Etudes démographiques, Belgrade, 1991. Le recensement n'a pas pu être mené à bien dans deux communes, en raison de désordres, le nombre de Serbes, ainsi que d'autres groupes minoritaires, peut donc y être un peu plus important.

Sur le contexte historique et politique, voir : D. T. Batakovic, Kosovo. La spirale de la haine, L'Age d'Homme, Lausanne 1993 (réédité en 1998); sur le contexte démographique et geographique: M. Roux, Les Albanais en Yougoslavie, Minorité nationale, territoire et développement, Maison des Sciences de l'Homme, Paris 1992; sur les problemes actuels : T. Veremis et E. Kofos (ed.), Kosovo. Avoiding Another Balkan War, ELIAMEP, University of Athens, Athènes 1998.

(2) M. Radovanovic, "Le Kosovo-Métochie, entité géographique et ethnoculturelle de la République de Serbie, de la République fédérale de Yougoslavie et de l'Europe du Sud-Est", in La composition ethnique de la population de la Serbie et du Monténégro et les Serbes dans la République fédérale de Yougoslavie, Belgrade, Faculté de Géographie, 1993, p. 122. (en serbe)

(3) En Métochie, à la limite de la ville de Pec, se trouve le patriarcat de Pec, un complexe d'églises qui a abrité à partir de la seconde moitié du XIVème siècle jusqu'à la seconde moitié du XVIIIème le siège de l'Eglise orthodoxe serbe, et où se trouve jusqu'à aujourd'hui le trône du patriarche. Le patrimoine laissé par les souverains de la dynastie des Némanjices (XII-XIV siècles), la cathédrale de Prizren (Bogorica Ljeviska), les monastères de Gracanica (près de Pristina), Banjska (près de Zvecan), Decani (près de Decane) font partie des monuments architecturaux de très grande valeur de l'époque byzantine, avec des fresques et des trésors d'importance mondiale. Entre Pristina et Kosovska Mitrovica se trouve le Champ des Merles (Kosovo polje), théâtre de la célèbre bataille entre les Serbes et les Ottomans (1389). Voir la carte n° 1. (R. Samardzic et alii, Kosovo-Metohija dans l'histoire serbe, Lausanne, l'Age d'Homme, 1990.)

(4) M. Radovanovic, op. cit., pp. 125-127: Voir aussi : NIN, Belgrade, le 21 juin 1996

(5) B. Krstic, Le Kosovo entre droits historique et ethnique, Belgrade, VID, 1994, p. 223.( en serbe)

(5) Ibid., p. 232-236.

(6) Ibid. "La critique de Krstic : H. Islami", in Koha, Pristina, le 3 mai 1995.

(7) "Face à un grave dilemme. Le président de la Académie serbe des Sciences et des Arts (SANU), Aleksandar Despic, parle d'une solution stratégique de la question du Kosovo", in Vecernje Novosti, Belgrade, le 7 juin 1996, p. 2.

(8) "Le bruit des armes plus fort que le dialogue politique", in Demokratija, Belgrade le 27 janvier 1998, p. 5.

(9) Nasa Borba, Belgrade, le 26 décembre 1997, p. 2

(10) Voir le texte anglais des propositions dans la revue Dialogue, N° 25, Paris 1998, pp. 120-130; ainsi que sur le site web du "Mouvement serbe de résistance - mouvement democratique" : www.kosovo.com ( voir la carte no 4)

(11) Reuters, Athènes le 1er juillet 1997, dépêche de Jeremy Gaunt.

(12) E. Kofos, T. Veremis, "Kosovo: Efforts to Solve the Impasse", in The International Spectator, vol. XXXIII, N° 2, avril-juin 1998, pp. 131-140, voir en particulier pp. 138-141 la proposition d'accord.

 

Publié en italien sous le titre: "Progetti serbi di spartazione", Kosovo: Il triangolo dei Balcani, Limes, No 3, Roma 1998, pp.153-169